D'Oak Ridge à "Little Boy".

Trois ans de chantiers autour de l'uranium 235.

A l'heure où l'Iran attire les regards du monde avec ses discrètes centrifugeuses qui poussent en même temps que l'invention de vélos islamiques pour les femmes - pour les cacher aux regards, dit-on - l'arme nucléaire, un instant perdue de vue depuis la fin des essais du Pacifique, revient au premier plan. Sournoise menace avec à la clé une possible hécatombe, comme cela a déjà existé.

C'était en août 1945 sur le Japon. Deux villes rasées, des dizaines de milliers de victimes pulvérisées sur l'instant, et tant d'autres avec en eux le mal à retardement. Tout cela parce que les faucons japonais parlèrent plus fort que les partisans de la capitulation, à ce virage de la seconde guerre mondiale.

Ce que l'Allemagne hitlérienne ne serait pas parvenue à réaliser malgré ses efforts - l'histoire, désormais, le sait avec certitude - les Etats-Unis l'ont mis lentement et difficilement au point en trois années, mobilisant des dizaines de milliers de chercheurs et de travailleurs de toutes sortes, sur les travaux antérieurs de physiciens d'avant-garde, tels les français Becquerel et Curie, relayés sur le concret par les Fermi et Oppenheimer - alias Bradley, pour ne pas être reconnu - et tant d'autres.

Des quantités d'apprentis-sorciers se lancèrent dans l'aventure sans trop savoir ce dont le lendemain serait fait : la science avançait avec un bandeau sur les yeux. Et le chemin fut bordé d'embûches, de problèmes, de déceptions multiples et de coups d'épée dans l'eau. Bref un investissement pharaonique qui commença sous Roosevelt pour aboutir sous Truman et…, voir s'achever la guerre.

Au départ, pour faire la bombe atomique, il fallait de l'uranium enrichi, isotope 235. Une matière qui ne se laissa pas faire et usa bien des technologies successives avant d'aboutir à une production à l'usine de "Oak Ridge". Une énorme ville secrète construite en septembre 1942 après l'expulsion d'un millier de familles de ce territoire du Tennessee. Pas de manichéisme à ce stade. Quelques 80 000 personnes y travaillèrent à partir de janvier 1944, 24 heures par jour par roulement incessant. Au départ, la construction avait été lancée alors que l'on ne savait pas trop, encore, comment on allait faire pour l'enrichir, cet uranium !

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Passons sur les détails techniques d'une complexité redoutable, sur les résultats initiaux plus que décevants qui s'améliorèrent à force d'obstination. Pendant que certains planchaient sur l'uranium, l'équipe Oppenheimer se penchait sur la façon de faire une bombe avec ce métal fissible : le "Project Y" débuta en octobre 1942, sur un certain nombre de sites différents, et il lui fallut deux ans et demi pour aboutir. Le site de "Trinity", au Nouveau-Mexique - connu aussi sous le nom d'Almogardo - fut choisi pour les tests terminaux…, alors que la ville la plus proche était à quelques 35km…

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Pour transporter le plutonium confiné, "Jumbo" était un gros bidon d'acier de 215 tonnes.

En mai 1945, ils se sont aperçus de quelque chose, les habitants du coin. Lors de la première explosion, sur une tour métallique, la première bombe à uranium a brisé toutes les vitres dans un rayon de…, 300 kilomètres. Et le nuage radioactif a été gentiment poussé par le vent. Des spécialistes dans un Sherman surblindé de plomb sont allés constater les dégâts sur site : le sable vitrifié, un cratère de 3 500 mètres de diamètre sur 75m de profondeur et les compteurs Geiger qui étaient dépassés par les événements. Ce fut le 16 juillet 1945 à 5h 29' 45" : une page d'histoire se tournait dans un grand fracas, car ensuite tout allait être différent de par cette fission nucléaire. Cela avait fonctionné, mais jusqu'au dernier moment, les scientifiques eurent des doutes et des interrogations sur ce qui allait se produire effectivement : on laissa même des jeeps moteur en marche au poste de commandement au cas où, précaution dérisoire, cela aurait mal fonctionné !

Ensuite, de l'uranium au plutonium, les choses avancèrent plus vite. Les deux bombes virent successivement le jour en laboratoire, cependant que les aviateurs du "509th Composite Group" s'entraînaient déjà depuis fin 1944 pour larguer de leurs B-24 des charges énormes de 5 tonnes à 10 000 mètres d'altitude.
Quant Truman prit la décision de bombarder plutôt que de laisser le mirobolant Mac Arthur se lancer dans un monumental débarquement au Japon, les aviateurs ne savaient pas vraiment ce qu'ils allaient semer : une bombe nouvelle, tout au plus, avec consigne de faire demi-tour dans l'urgence et de piquer pour prendre du badin et dégager plus vite. Par la suite, ils ont compris pourquoi, mais ont eu du mal à s'en remettre psychiquement.

Deux bombes successives, deux générations différentes à quelques jours d'intervalle : "Little Boy" - petit garçon - à l'uranium, 3,50 m de long, 0.75 de diamètre pour
5 tonnes, toucha Hiroshima le 6 août 1945, puis "Fat Man" - gros homme - au plutonium, presque deux fois plus forte que la première, qui explosa à 600 mètres au dessus de Nagasaki. Elle mesurait 4 mètres pour un diamètre de 1.50m, d'où son surnom, pour un poids sensiblement similaire.

Et dans tout cela, l'empreinte deshumanisée. Technocratique pour le choix d'Hiroshima, une ville qui n'avait rien de stratégique : les "spécialistes" en prenant une ville plate, pas encore bombardée, entendaient ensuite aller "aux résultats" et mesurer , analyser toutes les sortes de dégâts. Glacial. Et improvisation de dernière minute pour Nagasaki, car le plan prévoyait deux cibles différentes au choix : la victime a été choisie par l'équipage en fonction de la météo car il fallait larguer à vue, sans trop de nuages. Nagasaki a eu moins de chance que l'arsenal militaire de Kokura.

L'ère nucléaire s'ouvrait ainsi dans ce laboratoire grandeur nature, et n'avait pas fini de faire ensuite des victimes par excès de naïvetés diverses : comment oublier en effet Bikini et les essais américains en plein air et en technicolor, en présence de quantités de cobayes militaires n'ayant guère de des lunettes Ray Ban pour profiter du spectacle radioactif ? Quant aux civils, ayons une pensée pour eux, et inquiétons nous du nucléaire en hidjab tout comme de ce qui pourrait advenir, par exemple, des stocks de la guerre froide entre des mains mégalomaniaques. On en regretterait presque le glacial "équilibre de la terreur" des années soixante !

Jean-Pierre Dardinier.