De "Mac1" à "Mac2" en 27 ans, ou l'étonnant parcours d'une Packard.

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Une Packard, ce n'est déjà pas une voiture banale : du "haut de gamme" made in U.S.A. avec un superbe moteur de huit cylindres en ligne et des carrosseries toujours élégantes ou presque. Mais la voiture "1512-5747" sortie d'usine le 13 novembre 1941 a une aura toute particulière, à plus d'un titre.

Au catalogue, c'est une "Clipper sedan 120" du modèle 1942, c'est-à-dire une grosse berline avec la carrosserie d'usine selon la tendance d'époque, une sorte de ponton un peu lourd aux ailes très enveloppantes. Mais toujours avec cette calandre Packard tout à fait particulière. Mais déjà, elle se singularise par son costume : c'est l'une des quelques centaines de berlines fabriquées aux normes de l'U.S. Army pour les hautes sphères de ses état-majors - 487 en trois ans, dont 56 pour les anglais, plus une centaine de rallongées pour 15 passagers scientifiques - voir les images dans la Lettre de juillet 2007.

La Packard historique en 1976, sur fond de démolition : superbe, complète, avec ses marquages d'époque et même sa toile verte occultant le pare-brise.
Concession au civil, elle portait le cormoran sur le capot, la mascotte de Packard à l'époque,
mais peint comme le reste en olive drab.

Elle est commandée en effet par un certain Mac Arthur qui devint célèbre par la suite, et expédiée en Australie. Le général, commandant en chef aux Philippines à l'époque, a 61 ans et déjà une belle carrière. L'image plait sans doute au patron de Packard qui lui renvoie son chèque d'achat de 2 600 dollars "Avec les compliments de Packard". Il ne le regretta certainement pas, car cette auto servit courageusement au vainqueur du Pacifique jusqu'en septembre 1948.
Retiré de l'active, McArthur fait alors don de l'engin, devenu inutile, à son fidèle chauffeur : le compteur accuse 74 000 miles - plus de 110 000 de nos kilomètres européens - elle a bien vécu. L'auto revient donc aux States sur le porte-avions Princeton, puis l'armée la rapproche du bénéficiaire, sur remorque surbaissée jusqu'à la base de San Antonio, Texas. Le chauffeur ramène ensuite la Packard par la route à Dallas où il prend contact avec un mécanicien du cru pour la "démilitariser", car il veut continuer à la conduire, mais pour son compte de civil cette fois.

Précision au passage : la "Clipper 120" version "mili" n'avait pas que la peinture olive drab, les feux de black-out et une totale absence de chromes. Elle était équipée d'origine d'un système d'air conditionné avec compresseur qui prenait la moitié du coffre, mais aussi de chauffage-dégivrage de série, radio, overdrive, embrayage électromagnétique. On y retrouvait une sirène commandée par l'interrupteur basculant du klaxon qui mettait en oeuvre l'un ou l'autre, un porte-fanion sur l'aile, un porte-Thompson à côté du chauffeur ainsi qu'une trousse de première urgence au tableau de bord. Et puis, ultime détail ! deux petites bâches qui se fixaient sur le pare-brise et la lunette arrière avec des pressions pour supprimer les reflets dus à leur inclinaison face aux avions ennemis.

 

Le tableau de bord avec la Thomson et la trousse de première urgence,
et comble de raffinement, dans le cendrier-alume-cigarettes,
l'emblématique pipe "McArthur".

Premier coup de canif du hasard : la nuit précédant le transfert à l'atelier civil pour les modifications, le chauffeur meurt heureux dans son lit, tout simplement. Et sa veuve de refermer la porte du garage de Dallas sur cette voiture trop énorme pour elle….

Cela dure vingt ans. Un laps de temps mis à profit par la végétation pour cerner le garage en question autour de la belle Packard au bois dormant.

En 1968 enfin, un certain Don McLillan - par le fait, le "Mac2" - a connaissance de l'existence de cette auto oubliée car il restaure une Packard d'avant-guerre et cherche de la pièce de rechange. Il rend donc visite à la veuve, défriche avec ardeur autour du garage, et a beaucoup de peine à approcher de la voiture encombrée de toutes sortes de choses accumulées dans ce débarras. Ce n'est pas son modèle, mais son attention est attirée par la "clim." et son compresseur qu'il a envie de transplanter sur sa voiture à lui.

L'appareillage de conditionnement d'air prenait beaucoup de place dans le coffre.

Il convainc donc la veuve du chauffeur à lui vendre la Packard de "Mac1". Et la dame d'ajouter : "j'ai aussi des papiers pour cette voiture, il faut que je les retrouve". L'acheteur n'y prête guère attention ; il veut du démontage, tout au plus.

"Mac2", dans ce but, se procure donc un peu plus tard un chalumeau-découpeur et s'apprête à aller charcuter la Clipper lorsque le facteur lui apporte une grosse enveloppe : les papiers retrouvés par la veuve du chauffeur. "Mac2" a l'inspiration d'ouvrir, de lire, d'apprendre toute la vérité historique de la voiture. Le chalumeau lui tombe des mains !

Du coup, changeant le découpeur pour une tronçonneuse, il s'emploie à aller extraire toute la voiture de sa prison végétale de vingt ans et ramène la Packard chez lui comme un bijou. Autre clin d'œil du hasard : quelques jours plus tard, la veuve décède et tous ses biens sont dispersés aux enchères, la voiture a failli partir à la casse !!!

Et "Mac2" le veinard, de se comporter en vrai collectionneur : il nettoie la voiture mais la laisse intacte - dans son jus historique. Elle était d'ailleurs dans un état d'entretien remarquable.

Ouf : il s'en était, à deux reprises, fallu de peu qu'elle ait un mauvais sort dans son retour à la vie civile.

C'était il y a quelques décennies déjà, qu'importe, bravo Mister Mc Lillan !

Enfin, comment ne pas terminer ce dossier sans céder à la tentation de remémorer ce texte que Mac Arthur écrivit en 1945 ?

La jeunesse n'est pas une période de la vie,
elle est un état d'esprit, un effet de la volonté,
une intensité émotive, une victoire du courage sur la timidité,
du goût de l'aventure sur l'amour du confort.

On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d'années,
on devient vieux parce qu'on a déserté son idéal.
Les années rident la peau, renoncer à son idéal ride l'âme.

Les préoccupations, les doutes, les craintes et les désespoirs
sont les ennemis qui, lentement, nous font pencher vers la terre
et devenir poussière avant la mort.

Jeune est celui qui s'étonne et s'émerveille.
Il demande comme l'enfant insatiable : et après ?
Il défie les évènements
et trouve de la joie au jeu de la vie.

Vous êtes aussi jeune que votre foi, aussi vieux que votre doute,
aussi jeune que votre confiance en vous-mêmes, aussi jeune que votre espoir,
aussi vieux que votre abattement.
Vous resterez jeune, tant que vous resterez réceptif;
réceptif à ce qui est beau, bon et grand,
réceptif aux messages de la nature, de l'homme et de l'infini.

Si un jour, votre cœur allait être mordu par le pessimisme
et rongé par le cynisme,
puisse Dieu avoir pitié de votre âme de vieillard.


Jean-Pierre Dardinier.

D'après une revue américaine de juin 1976, l'original étant détenu par Serge Pivot.