Six générations de porte-chars.


Le char d’assaut a pour défaut d’avoir des déplacements coûteux en dehors des combats, dévoreurs de potentiel, et de nécessiter ensuite un dépannage efficace. D’où, à l’occasion de la seconde guerre mondiale, la mise en étude de porte-chars destinés à une mobilité moins chère (théoriquement) et plus rapide.

A la fin des années trente, les blindés de combat n’avaient pas encore été frappés de gigantisme et l’on se borna à fonctionner à partir de porteurs issus du civil et bien peu modifiés. Ce fut la première génération.

Mais les exigences du conflit et la taille grandissante des chars firent évoluer les choses, et il y eut ainsi, parallèlement, les deux générations suivantes : la conception anglaise (tracteur ballasté et remorque articulée) et la conception américaine plus moderne (semi-remorque). Pour les anglais d’abord puis pour eux ensuite, la firme américaine Diamond T réalisa la série des fameux M-20 6x4 attelés de la remorque Rodgers à 24 roues. Ensemble qui ensuite fonctionna chez les alliés et resta longuement dans l’armée française après la fin des hostilités. Pour les exigences propres de l’US Army, l’on vit apparaître un certain nombre d’essais à production limitée, voire confidentielle : il en restera essentiellement la génération dominante des Pacific, un peu archaïque de conception et virilement rustique de fonctionnement, mais robuste au point de survivre longuement dans le civil après les hostilités pour nombre de transports exceptionnels. Plusieurs semi-remorques étaient possibles et il y eut deux variantes de tracteur, la blindée et la « peau-douce » (traduction de la formule consacrée« soft-skin » signifiant tôlée).

La quatrième génération eut une courte vie et resta prototype, bien que technologiquement fort intéressante : c’est MACK qui produisit l’étonnant T-8, huit roues motrices, chargement central en berceau détachable, deux moteurs aux extrêmités. Victime de sa complication et de son aspect monumental, l’engin demeura au chapitre des curiosités, faisant juste dans les fifties de la figuration intelligente dans les essais du lourd canon atomique de 280mm.

Avec l’après guerre et la période « froide », la cinquième génération fit dans le classique : la firme MACK revint sur le marché dans les années cinquante avec le gros M-123. Un faux air de REO M-35 très agrandi au pantographe : le tracteur était de la gamme 10 tonnes, et résolument hors gabarit. Il était suffisant pour déplacer en Allemagne les régiments de chars Patton et ses successeurs.

Et voici la sixième génération, toujours actuelle après quelques revalorisations. Au milieu des années 70, l’US Army dans un souci général d’économie, fit modifier un camion de gamme civile produit par la firme OSHKOSH, jusque là confidentielle, qui n’avait produit pour l’armée que des choses relativement marginales. Cela donna l’impressionnant M-911, tracteur 8x6 de près de trois mètres de large, avec sa semi CONDEC M-747 à 4 essieux (l’usine qui fabriqua aussi les Gama Goat M-561). Le second essieu du tracteur, non moteur, était rétractable suivant la charge, et pour la conduite, il y avait en série la direction assistée, la boite automatique Allison, les treuils hydrauliques, les pneus basse pression et un ralentisseur hydraulique sur transmission à la place de la pédale d’embrayage. En revanche, pas de climatisation. Les 1700 exemplaires livrés entre 1976 et 1992, et destinés à déplacer le puissant et lourd ABRAMS, furent suivis par une version modernisée, le M-1070, en 8x8 cette fois, donnée pour un poids total roulant de plus de 90 tonnes off-road ! Le coût avoué au public est de 460 000 $ pour l’ensemble avec la semi-remorque.

1. La marque française BERNARD construisit à 73 exemplaires en 1939 ce porte-char résolument civil ( 6x2 seulement, seul le premier pont arrière est moteur) qui pouvait déplacer (à moins de 50 km/h) un char de 15 tonnes, ce qui était suffisant pour le léger parc blindé français d’alors. Outre Atlantique, Mack et White construisirent pour l’export des engins similaires mais en 6x4.


2. Le classique de la WWII, l’ensemble porte-char M-19 (Camion Diamond M-20 et remorque Rodgers M-9 à 24 roues et charge utile de 45 tonnes) qui transportait le Sherman et ses cousins. Le camion à treuil central et moteur diesel 185 hp d’origine) fut construit à quelques 6300 exemplaires en cabine tôlée puis torpedo


3. L’US Army étudia la génération semi-remorque sous plusieurs angles. Ici à destination du Commonwealth, un tracteur Federal 604 (6x4) de 150 hp à moteur diesel Cummins transportant vers la fin de la guerre un M-24 Chaffee sur remorque à un essieu (mais 8 pneus) tout à l’arrière. Quelques 1400 exemplaires furent livrés.


4. On ne présente pas le « Dragon Wagon », le tracteur M-26 construit par Pacific Car and Foundry (qui fit aussi des chars et des locomotives). Blindé en 43/44 puis tôlé jusqu’en 1945, ce tracteur était propulsé par un moteur Hall-Scott de 240 hp (17 800 cm3 pour 6 cylindres seulement!) agissant sur les deux essieux arrière par un antique système de très grosses chaînes style vélo graissées au goutte à goutte. L’ensemble était large de 3.32 mètres, il fut produit à 1300 exemplaires et nécessitait un sérieux apprentissage pour conduite en securité. On lui reconnaissait une consommation « moyenne théorique » de deux litres d’essence au kilomètre, c'est-à-dire « au minimum ». Le voici en version « soft skin », c'est-à-dire tôlé.


5. Le même Pacific dans son impressionnante version blindée


6. On ne peut pas ne pas mentionner l’étonnant MACK T-8 de 43 tonnes à vide : un avant train 4x4 tracteur, un arrière train 4x4 pousseur, avec chacun un moteur Hall-Scott semblable au Pacific. La photo montre…l’arrière de l’engin (on aperçoit la sellette détachable) mais il pouvait se déplacer dans les deux sens indifféremment. Le GI’s devant la roue est de taille normale, c’est le camion qui est très très gros.


7. En 1953 apparut le tracteur MACK M-123 au design REO mais beaucoup plus gros : il faisait 2.90 mètres de large, et son moteur LeRoi V8 essence développait 285 hp, les pneus étant des 1400x24. Freins efficaces, direction assistée et boite synchro manifestaient un progrès certain pour succéder au M-26. Treuil et palan étaient installés derrière la cabine. L’engin exista aussi en version cargo à usage limité en raison de sa taille.


8. Dans le bloc de l’Est, ZIL et MAZ développèrent des tracteurs lourds pour porte-char à 8 roues motrices. Le ZIL 135 LTM (photo 8A )préféra la conception cabine avancée par rapport aux « longs nez » des tracteurs américains. Choix d’avant-garde (mais bientôt imité aux USA) en revanche en ce qui concerne la monte simple de pneumatiques énormes. Ces puissantes machines se singularisaient par deux essieux centraux très rapprochés (1.50m), des ponts en arche, et surtout deux gros moteurs V8 essence (180 hp chacun) côte à côte, chacun destiné aux quatre roues de son côté (en usage routier, seul le 3° essieu est moteur). En jouant sur les régimes, (virait-on un peu par glissement ?) La direction (assistée) fonctionnait sur les essieux extrêmes. De toute manière, ce camion de dix mètres de long devait se révéler très rigide sur les passages de bosses…Personne n’est parfait. Le MAZ 537 (photo 8B) des années soixante avait, quant à lui, une géométrie plus classique en 8x8 (quatre roues à l’avant et quatre à l’arrière avec empattement central long) et se propulsait par un seul V-12 diesel de 525 hp ( il a été célèbre comme porte-scud en Irak)


9. En Grande-Bretagne, la tradition de la remorque articulée tractée eut encore de beaux jours, comme celle-ci chargée d’un « Striker » et tractée par un de ces légndaires produits de la maison Scammel


10. En France, ce fut du « mili-classique » avec la génération des Berliet TBU 6x6 et remorque Coder pour l’AMX 13. Par la suite, la vocation hors-chemins des porte-chars céda le pas aux engins routiers presque civils.


11. Le tracteur OSHKOSH M-911 vu de profil avec son deuxième essieu rétractable : il a été construit entre 1976 et 1992. Il surprend, outre par ses proportions, par sa cabine aux angles étonnants à contre-pente, et plus encore par sa monumentale calandre : le conducteur ne voyait que loin devant…Il fallait des pilotes au sol pour manoeuvrer


12. En version revenue dans le civil, un OSHKOSH M-911 donne une idée de sa taille réelle par comparaison avec le pick-up Chevrolet à ses côtés


13. L’ensemble M-1070 avec la remorque six essieux destinée à un Abrams ou à plusieurs engins de taille inférieure qui auront l’air petits. On parle, pour le V8 Detroit de 450 hp, d’une consommation en charge et suivant profil d’utilisation, de trois à quatre litres au kilomètre (mais du gas-oil !!!). Le tracteur seul pèse 18 tonnes, l’ensemble peut dépasser 100 tonnes en charge.


14. Un gros plan sur la cabine du M-1070. On voit bien les pneus (non jumelés) : ce sont des 1400x24, 18 plis, fabriqués par Michelin (mais aux USA). Le camion étant un 8x8, la roue en l’air est une roue de secours.


Dossier réalisé et mis en forme par J. P. Dardinier