Les blindés de la Résistance,
ou les exceptionnels "Rochelais"
d'un patrimoine sauvegardé.


Il en survit la moitié et c'est une grande chance pour la sauvegarde du patrimoine matériel peu abondant de la Résistance française : en clair, deux sur quatre des blindés "réalisés en cachette" par les résistants de la Rochelle sont toujours là pour témoigner de ces pages d'histoire. Car s'il y eut beaucoup de résistants à l'été 1944, il en fut moins quelques années auparavant, force est de le reconnaître.

Tout premier de la liste à résister à l'occupant, le lieutenant-colonel Léonce Vieljeux - ancien de la Grande guerre - et gendre de l'armateur rochelais Frank Delmas. A 75 ans, alors maire de la Rochelle depuis dix ans, il tient fièrement tête à l'occupant et refuse de hisser le drapeau nazi sur le mat de sa cité : c'était le 23 juin 1940. Il fut donc limogé par l'administration française alignée sur l'occupant.

En 1943, il est actif au sein du réseau "Alliance", ce qui lui vaut la déportation et, au bout de son engagement, l'exécution avec 300 autres, le 2 septembre 1944, au camp du Struthof, dans les Vosges.


En 1891, Léonce Vieljeux épouse la fille de Frank Delmas, armateur rochelais fort en 1939 d'une flotte d'une vingtaine de navires : ce dernier aussi, malgré son âge, oeuvre pour le réseau "Alliance". De nos jours si un parc, une rue de sa cité portent son nom, un timbre est à son effigie.

Autre personnage de cette trilogie multi-générationnelle Joseph Camaret. A 32 ans, au début de la guerre, il est le directeur général des chantiers navals Delmas-Vieljeux. Dans la dynamique de son entourage direct, il est aussi du réseau "Alliance" et le paiera aussi de sa vie, en déportation.

Ces trois noms font partie de l'histoire rochelaise, mais aussi de l'Histoire tout court de par leur rôle déterminé de résistants, car le réseau "Alliance", souvent amputé, modifié, était devenu au fil des ans le régiment Jean Guitton.

Il eut à son actif la réalisation secrète de quatre véhicules blindés, à la barbe de l'occupant, dans le but de prendre une part active et par un second front dans le dos de l'ennemi, de prêter main forte aux combats de la Libération de la poche de La Rochelle qui refusait de se rendre, au mois d'août 1944.

Ces véhicules artisanalement blindés portèrent le nom des trois hommes évoqués plus haut. La réalisation fut un jeu de cache-cache puisque l'usine Vieljeux de la Palice, sous couvert de fournir des tôles à la Wehrmacht, fabriquait subrepticement des plaques de blindages qui étaient ensuite véhiculées…, à bord de corbillards !

Dans les ateliers des résistants, on blinda donc, avec des lignes simples et des soudures de chantier naval, deux vieux châssis de camions réformés des années 1914-1920. Les roues à bandage plein ne risquaient rien de la mitraille, et une petite tourelle mobile abritait une mitrailleuse.

Ce furent le "Frank Delmas" et le "Léonce Vieljeux", et pour compléter, fut aussi réalisée une cavalerie légère avec deux engins baptisés "Joseph Camaret" numéros 1 et 2, deux minuscules Simca 5 - la "Topolino" de Fiat - ainsi caparaçonnées d'acier, puis armées d'une mitrailleuse et d'un lance-flammes.

A droite, les deux Simca-5 blindées "Joseph Camaret" ensemble et à l'atelier,
avec leurs énormes cocardes de reconnaissance aérienne.
La vision du conducteur n'était pas la préoccupation majeure,
il fallait surtout passer la mitrailleuse

Il fallut des mois pour mener à bien cette œuvre aussi clandestine que collective : l'Histoire fit que, bien qu'achevés, ces engins n'accomplirent pas la mission à laquelle ils étaient destinés aux côtés du 13ème Dragon qui assiégeait la garnison ennemie.

La capitulation du 8 mai 1945 coupe court aux combats prévus. Et c'est au défilé de la Libération que les rochelais découvrent, ébahis, les quatre blindés clandestins et artisanaux de la Résistance locale : le général de Larminat les passa d'ailleurs en revue avec leurs équipages.

Défilant devant les Rochelais à la Libération, à gauche le camion "Frank-Delmas".
De marque indéfinissable, il avait des roues artillerie - gros rayons métalliques et pneus pleins -
et le volant à gauche. A droite, le camion "Léonce-Vieljeux", volant à droite et roues à voile plein,
avec son équipage et son camouflage d'époque.
Le moteur est un Hispano-Suiza de la première guerre mondiale.

Aimablement fournie par le général (2) Maillard, voici les images rarissimes des quatre blindés rochelais ensemble. Au premier rang, le "Léonce Vieljeux" qui survivra, ensuite les deux "Topolinos" et enfin le "Frank-Delmas". Ces vues d'ensemble montrent bien la différence d'échelle entre les deux paires d'engins, tout en soulignant cependant la taille moyenne des camions de gamme légère, les
Simca 5 étant vraiment les plus petites autos du marché civil, les Smart de l'époque. On notera au premier plan la sorte de cocotte-minute cylindrique sur la tourelle du Vieljeux qui devait abriter la tête du tireur en visée en économisant du blindage. Au niveau "design", à noter aussi la pente prononcée des panneaux arrières - 45° pour les camions, au moins 60° pour les Simca.

Sur la place de Verdun, le général de Larminat félicite un groupe de résistantes rochelaises.
A gauche, en tenue d'officier de marine, le commandant Meyer.

Puis vint l'usure du temps : au fil des ans, les blindés furent de moins en moins associés aux cérémonies…, le camion blindé "Frank-Delmas" disparut sans qu'on sache trop comment, sans doute sous le chalumeau découpeur, et une petite "Camaret" aussi.
La seconde eu la chance, de par sa petite taille, de pouvoir rentrer dans la cour du musée Alcide d'Orbigny à la Rochelle où elle se trouve toujours, sous une belle peinture de camouflage.

La "Joseph Camaret II", aujourd'hui au musée Alcide d'Orbigny de la Rochelle.

Pour le "Léonce-Vieljeux", en revanche, il y eut une première retraite au jardin des plantes où le blindé devint peu à peu un terrain de jeux enfantins, puis une seconde dans les garages de la ville où la rouille poursuivit son œuvre plus lentement.

Il y a une vingtaine d'années, M. Lespine, collectionneur, en obtient la cession, repeint l'extérieur, le place sur un socle de béton devant son musée personnel…, puis victime de problèmes de santé, en 2002 en fait don au Musée des blindés de Saumur.

Au bout de deux ans d'oubli, ce legs est pris en considération et Saumur, avec l'appui logistique du 519ème Train, récupère l'engin, le restaure…,

Le "Léonce Vieljeux" lors de son arrivée au musée des blindés de Saumur.

pour le 18 mai 2007, le "Léonce-Vieljeux" tout pimpant soit, en présence de quelques survivants de l'aventure, en vedette lors de l'inauguration de l'Espace Résistance.

18 mai 2007 - En présence de quelques survivants de l'aventure,
inauguration de l'espace Résistance.

62 ans après, un bel épilogue pour une exceptionnelle rareté historique dont le C.D.E.B. peut, à juste titre, s'enorgueillir.

Janvier 2008.
J. P. Dardinier.

 

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Fasciné par ces personnages, cette entreprise, ce charisme…, début octobre 2008, Serge Pivot alors de passage à La Rochelle, ne put s'empêcher de se rendre au musée Alcide Dessalines d'Orbigny, imposante demeure en la vieille ville, ou dans la cour repose la "Joseph Camaret II", et d'en prendre les clichés ci-après.

 

Crédit photos : Serge Pivot