|

Tirant un 155mm de Bange, ce
tracteur Latil TAR de 1914 - 4 roues motrices et directrices
- est un concurrent du Panhard-Chatillon. Il bénéficie
d'un camouflage sommaire au pinceau, précurseur pour
l'époque, et l'on distingue tout en haut, l'écouvillon,ustensile
cher aux artilleurs et servant au "ramonage"
du tube.
Dans la mémoire des plus anciens, le nom de LATIL
évoque instantanément un engin très particulier
: le tracteur forestier, généralement orange,
à quatre immenses roues agricoles et avec sa grosse
bêche d'ancrage dressée à l'arrière.
Mais cette entreprise fondée à Marseille par
les frères Georges et Lazare Latil a connu un
éventail d'activités beaucoup plus large, allant
de divers camions d'avant-garde aux véhicules militaires,
de voirie ou de pompiers, avec comme fil conducteur commun
de n'avoir connu que de petites séries. Un point partagé
avec nombre de créateurs dans le monde automobile français
qui n'ont jamais pu, su, voulu, dépasser le presque
artisanal et s'attaquer à un échelon plus important
de conquête du marché et d'ampleur de fabrication,
ceci malgré des produits à technologie intéressante.
L'aventure LATIL s'acheva au milieu des années
cinquante avec une fusion "Latil-Renault-Somua"
qui donna quelque temps SAVIEM avant le phagocytage
définitif par Renault R.V.I.. Mais elle avait
commencé avec les pionniers : en 1897, il y a 110 ans,
fut déposé le brevet "avant-train-Latil".
Une première approche de traction avant sur des voitures
à moteur simpliste qui avaient encore des airs hippomobiles,
une année plus tard cela fonctionnait en vrai. Mais
déjà en série très limitée.
C'est en 1911 qu'apparurent les premiers camions, avec le
faciès encore dominant à l'époque, le
fameux capot "alligator" avec radiateur à
l'arrière. Une version militaire fut assez rapidement
avancée, avec déjà cette vocation de
tracteur paisible. Les moteurs en effet avaient de faibles
régimes, et le système "avant-train-Latil"
à cardans première génération,
métal sur métal, ne supportait pas de vitesses
excessives tout en encaissant très bien l'effort. L'heure
était au tracteur.
Ainsi naquit pour l'armée un tracteur d'artillerie
à quatre roues motrices et directrices, en 1913 : le
LATIL "TAR" avait ces roues de grande taille
à bandage, mais était néanmoins plus
surbaissé que son rival Renault, cousin d'allure. Et
il avait aussi un blocage de différentiel, tout cela,
comme pour le Panhard-Chatillon, grâce à une
lourde cascade de pignons et un bouquet d'arbres de transmission
qui ne favorisaient pas la nervosité.

En version basique, le Latil
TAR de 1914-18 était rustique à souhait.
Les années passèrent et LATIL, à
Levallois, fit évoluer tranquillement son tracteur
militaire qui, vers la fin des années trente, devint
le "TAR H2" construit
à 470 exemplaires
tout juste. Avec cette modification de silhouette qui lui
conféra un grand nez, pratiquement tout le capot moteur
en porte-à-faux avant. Toujours avec ses grandes roues.
Un air de cousinage avec les - rares aussi - camions
"Lorraine" et les camions belges "TAL"
de la marque souvent oubliée BROSSEL qui termina
dans les autobus urbains après-guerre.

Version "seconde guerre"
née en 1933, le Latil TAR H2, ici en châssis
nu,
rend très visible le porte-à-faux avant remplaçant
le capot alligator de son "papa".
Toujours en petite série, la gamme fit des tentatives
en 6x6 et même 8x8 qui furent sans grand succès,
puis des prototypes vers une chenillette inspirée du
Bren-carrier - créneau pris ensuite par Renault
- ou une automitrailleuse de découverte - créneau
gagné par Panhard. Dans les poids plus légers,
reste cependant un classique gaulois, le LATIL "M7T1",
un petit véhicule 4x4 fabriqué en 1939 à
quelques centaines d'exemplaires et réédité
à la Libération en petite série aussi
- gendarmerie et troupes coloniales. Un engin un peu
hors norme car très surbaissé malgré
ses grandes roues, toujours épargné par la simplification
mécanique : le volant restait à droite, "à
l'ancienne", et le siège était pratiquement
posé sur le plancher, induisant une conduite presque
à jambes tenues horizontalement.

La jeep française d'avant
l'heure : Latil M7T1, objet rare en collection
Et il y eut aussi le méconnu "M2TL6",
sorte de command-car haut sur pattes. L'armée française
en accepta quelques exemplaires comme tracteurs routiers du
Génie, mais lui récusa une affectation dans
l'artillerie. En revanche, la Belgique, la Finlande et la
Roumanie l'acceptèrent volontiers pour cette mission.
Les généraux de salon des années trente
n'avaient pas tous l'audace visionnaire et encore moins le
sens de l'innovation dans la mécanisation
Quant
à ceux qui croyaient à cette mécanisation,
ils avaient tendance à multiplier l'échantillonnage,
garant par la suite d'insupportables problèmes de maintenance.

Version aérée
pour ce tracteur Latil M2TL6 refusé par la France mais
acquis par l'armée belge,
toujours haut sur pattes avec ses 4 roues motrices et directrices.
Le conducteur donne l'échelle.

Juste avant la guerre, Latil
proposa ce tracteur 8 roues motrices,
les quatre extrêmes sont aussi directrices, qui pouvait
tirer jusqu'à 100 tonnes, dit-on.
Il fut sans lendemain pour la marque, mais le concept fut
utilisé par d'autres
Pendant l'occupation, la marque, comme les autres, travailla
- un peu, toujours à son rythme lent - pour
la Wehrmacht. Dans les années qui suivirent la Libération,
LATIL fit quelques tentatives timides d'implantation sur
le marché du camion, avec quelques autocars, camionnettes,
chasse-neige, engins d'incendie, tracteurs sur rail, bennes
à ordures, caractérisés par des designs
un peu vieillots, puis se limita vite au créneau des
tracteurs forestiers, repris par BRIMONT à la
fin du règne LATIL.
Il y eut aussi quelques propositions assez "exotiques"
en collaboration avec MATENIN qui fabriquera quelques
engins rares par la suite, du style poseur de mines par exemple.
Le dernier véhicule militaire LATIL fut un petit
camion 4x4, toujours à grandes roues pour l'époque,
ultime série très confidentielle, - cogérée
avec Hotchkiss, marque elle aussi en réanimation difficile
- qui ne connut à la fin des années 50 que
des affectations marginales.

Le chant du cygne de Levallois
: le Latil 1955 "M18 T2" à moteur Hotchkiss
6 cylindres,
camion léger toujours fidèle aux grandes roues
à voile plat, avec ailes pliées façon
REO américain.
La commande ne dépassa pas 125 exemplaires et la réputation
ne fut pas fameuse !
Celui-ci, une fois réformé, fut utilisé
par les pompiers de l'Ain.
Jean-Pierre
Dardinier.
|